
Eyes Wide Shut, œuvre-ultime du grand Stanley Kubrick a régulièrement suscité la controverse, aussi bien chez les critiques que chez les cinéphiles. Avec Keating et sur le modèle de nos débats à propos de A Bout De Souffle et L’Impasse, nous avons tenter d’y voir un peu plus clair… Voici le compte-rendu de notre discussion…
Scorsesejunior54 : J'ai vu Eyes Wide Shut : énorme jusqu'à la dernière demi-heure ratée. T'en penses quoi (je crois que tu l'aimes bien non ?) ?
Keating : J'avais jamais eu de problème avec la dernière demi-heure perso. J'ai bien aimé dans l'ensemble pour l'étude du couple surtout, avec la descente aux enfers dont tu parles. Ce qui m'avait gêné a l'époque (parce que ça fait quand même un petit temps) c'est de voir la place du sexe, des orgies et tout ça. Ca m'avait vraiment choqué et mis mal à l'aise, ça fait que j'en garde un mauvais souvenir.
Scorsesejunior54 : J’ai adoré les 2 premières heures et le sexe ne m'a absolument pas dérangé bien au contraire. C'est le moteur du film ou plutôt que sexe je préfèrerais phantasmes parce que finalement, c'est l'histoire d'une fille qui révèle à son gars les attirances qu'elle a pu avoir pour un autre et lui qui se monte la tête tout seul (il la voit faire l'amour avec un autre dans son esprit). Ensuite, il se retrouve dans un délire surréaliste qui me faisait clairement penser à Lynch, c'est troublant, les frontières sont brouillées, tu ne sais plus bien où tu en es même si l'intrigue se déroule simplement. Psychologiquement, c'est beaucoup plus poussé et tu te retrouves dans une sorte de rêve (d'ailleurs le bouquin dont le film est adapté s'appelle « Comme dans un rêve ») dont le ressenti est amplifié par une mise en scène carrée à l'extrême, géométrique, qui devient vertigineuse, les espaces te paraissent immenses et il est impossible pour toi d'en sortir même si tu le voulais ou le devrais (c'est la même chose pour Cruise). Je ne vais pas m'écouter parler des heures mais il y a énormément de choses à analyser, c'est extraordinaire !
Et puis il y a cette dernière demi-heure qui sonne horriblement faux, comme si Kubrick n'avait pas su comment terminer son film, qu'il s'était paumé dans ses dédales de la pensée à tel point qu'il ne voyait la sortie que par un réveil brut. C'est le bout de la nuit, le bout du tunnel, comme lorsque tu te réveilles en sursaut et tout d'un coup, tout est rationalisé. En parallèle, tu vois Kidman qui a le sommeil agité et se confie à Cruise avant que lui aussi ne fasse ses révélations. Le passage avec Sidney Pollack est un des pires à ce niveau : il brise tout ce qui a pu être magnifié précédemment par une explication claire qui te reconnecte à la réalité. J'écris en même temps que je réfléchis, c'est instantané et finalement, je me rends compte que Kubrick aurait peut-être réussi à métaphoriser une nuit entière relativement agitée, jusqu'au lendemain matin, d'où mon désarroi. Le cinéma est un rêve, j'aime ne pas pouvoir en sortir, planer et retomber tout seul sur mes pattes à un moment ou un autre, comme chez Lynch ou Ferrara avec New Rose Hotel par exemple. Là, le grand Stanley s'est chargé de la continuité de ma propre pensée, a rationalisé comme dans 2001 ce qui tenait seulement du domaine du ressenti.
C'est peut-être admirablement pensé mais pour moi qui aime m'échapper, la conclusion fut cruelle, jusqu'au dénouement grotesque avec Nicole Kidman qui sort une phrase du style "malgré tout ce qu'on a connu cette nuit, il ne reste qu'un truc de vrai : baiser". Ca, c'est HS ! Désolé de m'être aussi longtemps embarqué mais Eyes Wide Shut m'a vraiment fasciné !
Keating : Hé bien vu tout ce que tu en as dit, je pense qu'il serait pas mal que je le revoie ce Eyes Wide Shut. Le délire surréaliste, sorte de rêve à la Lynch, je l'ai ressenti également. Le fait que l'on a rarement été aussi loin dans le psychologique avait sans doute gêné le jeune cinéphile que j'étais. C'est bizarre, j'avais vraiment pas eu l'impression que la dernière demi-heure sonnait faux à cause du fait que l'on rationalise le tout. La dernière phrase de Kidman est géniale je trouve, l'une des répliques les plus célèbres des films de Kubrick. C'est beaucoup mieux en VO :
« And, you know, there is something very important that we need to do as soon as possible.
- What's that ?
- Fuck ! »
Mais ce qui m'avait vraiment marqué a l'époque c'est le fond, la réflexion sur le couple, le sexe. Il y a quelques joyaux dans ce film à ce sujet, par exemple au début à la fête quand Kidman danse avec un autre homme, on voit Cruise avec deux charmantes femmes lui tenant les bras. Mais Cruise à ce moment-là serre très fort sa bague de fiançailles. Exceptionnel comme plan. Dernière chose avec le sexe : tu n'as quand même pas été indifférent en voyant la scène d'orgie ? Ca m'a limite complexé a l'époque lol.

Scorsesejunior54 : Eyes Wide Shut est à mon sens un film très ingénieux, riche et complexe. Moi, j'y ai vu une sorte de rêve, toi une étude du couple et le pote qui fait des courts avec moi une métaphore politique (il me parlait notamment des rôles distribués à des personnages d'Europe de l'Est, ce qui correspondrait à la façon dont les perçoivent les Américains. Sur le coup je trouvais ça tiré par les cheveux mais il était tellement convaincu qu'il faudrait que je le revoie à ce niveau...).
La fin a été appréciée dans l'ensemble à ce que j'ai compris, pas pour moi même si ça le fait mieux en VO. Un peu provocateur mais surtout assez vulgaire je trouve comparé au reste très brillant.
La réflexion sur le couple, j'ai aimé le fait qu'ils soient en contact intellectuellement mais jamais physiquement bien qu'ils connaissent l'un et l'autre des excitations sexuelles. Une sorte de relation platonique le temps d'une nuit dans un monde de débauche. Contraste saisissant... Je ne me souviens pas du plan dont tu parles lol.
L'orgie, je ne dirais pas que je suis resté indifférent mais cela ne m'a absolument pas dérangé dans la mesure où je ressentais le truc comme un rêve, donc délirant et pas tellement glauque (bien que les personnages semblent au bout de leur existence notamment de par leur pratique mécanique de l'acte). Le sexe à l'écran ne me choque pas, de même que la violence. Les seules fois où je me sens gêné, c'est lorsque je regarde un film avec quelqu'un et ce n'est pas pour moi, mais pour la personne en ma compagnie (je suis gêné pour elle en fait). Sauf lorsqu'il s'agit par exemple d'un(e) ami(e) (peu importe) qui voit les choses comme moi... T'as vu Eyes Wide Shut à quel âge ? Ca a certainement joué aussi... Perso, à 17 ans j'accroche complètement au délire !
Keating : Je l'ai donc revu et waw ! J'ai retrouvé tout ce que j'adorais il y a deux ans et demi, mais j'avais pas vu tellement de choses magnifiques c'est dur de se sire qu'on a si mal jugé un film ! Cette deuxième vision m'a fasciné, j'ai été bouleversé, un monument cinématographique. Je dois quand même avouer que j'ai pas trop accroché à l'idée d'un rêve. En fait je ne vois pas ça comme le centre du film. Le rêve c'est Kidman qui le fait, mais ce qu'a vécu Cruise cette nuit-là était réel quand même non ? Oui tout le passage de cette nuit-là vécue par Bill est exceptionnel, et filmé de façon un peu surréaliste, caméra vertigineuse comme tu dis, mais il me semble qu'il ne l'a pas rêvé c'est bizarre... Je n'ai pas du tout ressenti ça comme sur « Mullholand Drive » par exemple. La métaphore politique j'y ai pas pensé une seule seconde et je vois pas trop ça comme le thème principal du film. C'est peut-être une bonne raison pour le revoir mais honnêtement j'ai du mal à concevoir cela. L'étude du couple, je suis d'accord et en fait j'attendais de le revoir pour te dire ça, mais ça explique la dernière phrase. Ce couple mythique, interprété en plus par deux stars qui étaient alors mariées, ce couple qui a vécu une nuit si incroyable, on ne les a jamais vu faire l'amour. J'adore réellement cette dernière phrase ! Je pense que tu as bien deviné pour l'orgie : c'est une question d'âge. L'ayant revu, ce n'était en fait pas tellement choquant, il n'y avait pas de quoi condamner tout le reste. J’ai passé du temps à essayer de me rappeler quel âge j'avais, et je pense que c'était vers 15 ans et demi. Et je dois dire qu'a cet âge-là j'étais pas encore très mâture, et le sexe était encore rempli de mystères...
Scorsesejunior54 : Ce n'est pas un rêve mais il est présenté comme tel, ce qui le rend encore plus troublant. Dans Mullholand Drive par exemple, les frontières sont plus établies car tu sais quelle partie est rêvée, quelle partie est vécue. Là, tu t'y perds un peu malgré le fait que l'intrigue soit très claire, d'ailleurs trop explicitée à la fin comme je te dis (d'après moi).
C'est vrai qu'on ne voit jamais les deux concernés passer à l'acte, et ça renforce ce que je pense : que du phantasme, même l'excitation sexuelle n'est pas concrétisée, on est dans un pur délire ! Leur crise est à mon sens presque un prétexte par rapport au reste (après ce n'est que mon ressenti de spectateur, c'est ma personnalité qui veut ça aussi lol). La dernière phrase, j'ai du mal en y repensant. Ne serait-ce pas cependant une belle manière à Kubrick de dire au revoir, en envoyant valser tout ses travaux appliqués par un « fuck » final ? Une manière de nous rappeler que même s'il nous a envoûtés, on ne reste que dans du cinéma ? Le réveil, retour à la réalité comme je disais... S'il ne pensait pas mourir juste après, il était parfaitement conscient qu'il s'agissait de l'une de ses dernières oeuvres...
Orgie question d'âge sûrement mais comme je me pose assez rarement ces questions (en fait, j'ai mon petit monde perso qui est assez barge lol tu verrais mes rêves !), cela ne m'a pas choqué. Content que tu l'aies senti autrement à ce niveau, ç'aurait été dommage de bloquer là-dessus...
Keating : Pourrais-tu alors expliciter un peu plus quels parties appartiennent au rêve et quels autres à la réalité ? Le rêve serait le voyage nocturne de Cruise ? Dans ce cas, effectivement la dernière partie aurait pour rôle de tout rationaliser. Mullholand Drive en effet était bien plus clair et constituait peut-être le meilleur film jamais fait sur le thème du rêve. Quoique, n'oublions pas « Il était une fois en Amérique ».
La crise du couple me semblait prioritaire à moi ! Et la dernière partie du film poserait la question du pardon de la tolérance, faut-il continuer malgré ce « rêve » ? C'est le dialogue final dans le magasin. Concernant la dernière phrase, c'est bien pensé l'idée de l'adieu signé Kubrick. Je pense qu'il était déjà malade sur le tournage, et de plus son rythme de production est loin d'être très élevé donc il devait être presque certain qu' Eyes Wide Shut serait sa dernière oeuvre. Intéressant par rapport à ce que l'on vient de dire, une phrase de Kidman à la fin : « l'important c'est que nous soyons réveillés maintenant, et espérons que cela soit pour longtemps ». Kubrick voudrait-il dire au spectateur de se réveiller ? Arrêter de rêver ? Cela revient à ce que tu as dis, même si il nous a envoûtés, ça ne reste que du cinéma. Tu sais les orgies et l'âge auquel on en voit ne sont pas non plus des questions existentielles pour moi ! Tu fais des drôles de rêves, c'est passionnant dans une optique cinématographique tout cela ! Moi aussi ils sont très bizarres mais le hic c'est que sérieusement je ne parviens jamais à m'en rappeler ! Je sais qu'ils sont très zarbis mais je me rappelle que de quelques bribes lol !

Scorsesejunior54 : Oui c'est bien le voyage nocturne de Cruise qui me donnait l'impression d'être rêvé. Comme si Kidman l'avait par ses révélations plongé dans un monde qu'il ne maîtrise plus. Et oui c'est bien la fin qui explique tout, ce qui a gâché mon appréciation. Après, ce n'est que mon ressenti et je suis bien conscient que la majorité des gens ne le verront pas comme moi mais peu importe, c'est ce qui fait aussi la magie du film...
Blue Velvet toujours de Lynch était assez troublant sur le même sujet, bien plus que Mullholand Drive même s'il est aussi moins beau (enfin entre le superbe et le sublime, avoue que la différence n'est pas énorme lol).
« Il était une fois en Amérique » oui c'est la métaphore pure et simple du cinéma qui n'est qu'une illusion, ce cinéma disparu que Leone a ressuscité 4 heures durant.
Dans le genre, encore une fois "New Rose Hotel" m'a fait une impression indescriptible. Plus de barrières sur quoique ce soit, plus de récit, plus de narration, plus rien du tout, du freestyle complet qui t'emmène dans un univers que tu ne veux plus quitter (la fin est extraordinaire). De très loin le meilleur Ferrara !
Pour en revenir au couple d'Eyes Wide Shut, il est bien évident que le couple occupe une position primordiale dans le film puisqu'il en est l'essence psychologique même. C'est cette crise qui creuse les personnages et pose les bases du récit. Peut-on continuer après tout ce « rêve », mais surtout est-il légitime de phantasmer sans passer à l'acte lorsque l'on est en couple ?
La dernière phrase, il faudrait lire les interprétations des spécialistes (je n'ai pas encore pris le temps) mais c'est comme ça que je le ressens...
Je me doute bien que ce ne sont pas des questions existentielles pour toi rapport à l'orgie mais peut-être ne me suis-je pas posé la question parce que j'avais déjà 17 ans à cette première vision...
Oui mes rêves et mon imagination sont très spéciaux. Ca ne tient pas forcément du sexe mais c'est souvent complètement surréaliste et fou lol ! Je ne suis pas sûr que ce soit des bonnes idées pour mettre en scène, ce serait à mon avis cru, choquant et surtout incompréhensible mdr.
Keating : Je trouve ton interprétation très intéressante. Juste un problème : je ne vois pas comment terminer le film en suivant ce chemin. Le scénario me semble bloqué si on suit cette voie. Voilà comment je l'ai ressenti : je pense que l'escapade nocturne de Cruise est la meilleure partie et le film atteint son paroxysme lors de la scène d'orgie. On atteint à ce moment-là un sommet du cinéma, ni plus ni moins. Ensuite au moment où l'on voit Cruise rentrer chez lui et Kidman qui dort en rêvant, j'ai eu une sorte de vision : si en réalité le docteur Bill était resté chez la femme qui venait de décéder ? Si toute la suite , c'est Kidman qui l'avait rêvée ? Pendant une fraction de seconde je me suis dit que ça serait extraordinaire comme idée. Après je me suis rendu compte que c'était pas ça et j'ai continué à suivre le film avec intérêt, simplement d'une autre manière. Je reste persuadé que c'eut été génial et je pense carrément à écrire un jour une histoire avec cette idée ! Mais je le précise, le film a continué à me plaire, j'ai juste eu une sorte d'illusion fausse durant une seconde. Après la fin ne m'a pas paru ratée, même si le sommet a été atteint lors de l'orgie. Mullholand Drive m'a plus marqué que Blue Velvet bizarrement (alors que Blue Velvet est bien plus Hitchcockien !). Cela est énormément subjectif et puis ce sont deux films grandioses mieux vaut s'arrêter là. Le couple je suis d'accord avec ce que tu dis, et la phrase « nous sommes éveillés maintenant, espérons-le pour longtemps » signifierait sans doute qu'ils espèrent que leurs phantasmes, leurs rêves, vont s'arrêter. Concernant mes rêves ça mériterait une psychanalyse je crois. En général, tout le monde est étonné que je ne m'en rappelle jamais, on a même tenté de m'apprendre des techniques pour m'en rappeler ! Mais j'y crois pas et j'ai jamais essayé. Encore une chose pour la dernière phrase, j'ai lu une interprétation intéressante : pendant tout le film, comme pendant une grande partie da sa carrière, Kubrick montre un regard pessimiste sur l'humanité. Le couple central a connu une descente aux enfers. La dernière phrase serait une dernière note d'espoir, de réconciliation. Je crois que ce film n'arrêtera jamais de nous fasciner !!!
Scorsesejunior54 : Oui tu as raison ç'aurait été difficile de continuer sans expliquer mais là où il me déçoit, c'est que si tu regardes un New Rose Hotel, Ferrara ne s'encombre à aucun moment d'aucune explication que ce soit et joue énormément sur le ressenti et l'abstraction alors peut-être Kubrick aurait-il pu conclure son oeuvre autrement, quitte à ce que les interprétations soient très larges et pas toujours claires. Regarde Lynch ! Je ne prétends absolument pas avoir plus d'imagination que le grand Stanley mais en temps que simple spectateur, j'ai du mal à aimer cette fin...
La scène d'orgie est absolument sublime visuellement et le décalage entre cadrages « radicaux », très, trop carrés, serrés et cette histoire complètement folle est tout à fait saisissant.
Oui pas mal cette idée et ça va dans ma façon de voir les choses à savoir que le scénario offre des possibilités extrêmement larges et que plusieurs fois, d'autres pistes étaient ouvertes, permises. Comme ce final lol.
En tous les cas, Eyes Wide Shut est peut-être avec Mullholand Drive le meilleur film que j'ai vu depuis la rentrée, depuis Twin Peaks je dirais...
Blue Velvet est Hitchcockien en apparence mais en fait, il se démarque très vite je trouve de ce style. Il s'en rapproche pour le voyeurisme mais encore je ne trouve pas que ce soit l'essentiel. Seule la scène du viol observée du placard est précise sur ce thème. Après, descente aux enfers décalée et surréaliste, à la limite du phantasme où l'homme revient à ses pulsions primaires sans que le comportement ne soit expliqué. Je l'aime énormément et apprécie particulièrement son humour dévastateur !Mes rêves, je les oublie souvent mais parfois je m'en souviens, c'est assez irrégulier. Il m'en reste des bribes assez marquantes ! lol
Oui cette dernière phrase peut-être lue de cette façon mais moi j'ai lu autre chose dans « le Nouvel Observateur », un magazine français politique mais qui traite assez bien du ciné. En fait, le mec qui analysait disait que tout au long de sa carrière, Kubrick avait tenté de comprendre le couple plus ou moins vainement. Lors de ce dernier film, il s'était engouffré dans une vision bien plus explicite et cela pouvait donc être vu comme le film-ultime à tous les points de vue. Bref, le critique trouvait cette dernière phrase ironique, comme si Kubrick s'était rendu compte après toutes ces années qu'il était impossible de détailler précisément le couple. Là, malgré la qualité de son travail, il aurait tout laissé tomber et ayant bouclé la boucle assené un « fuck » final. Ca me semble assez pertinent, je ne sais pas ce que tu en penses...

Keating : Je regrette de ne pas avoir encore vu New Rose Hotel, mais je vois ce que tu veux dire. Je suis tout à fait d'accord pour dire que le fait que rationaliser le tout gâche notre enthousiasme. On pourrait croire que Kubrick a voulu fermer beaucoup de pistes, cela aurait pu être passionnant d'avoir une fin ouverte avec beaucoup d'hypothèses. D'un autre côté, je continue de croire que c'eut été difficile de continuer dans cette voie, et finalement peut-être que rien n'aurait pu surpasser cette magnifique scène d'orgie ? Que le « délire » du moment avait atteint son paroxysme, qu'on aurait de toute façon été déçu de la suite ? Et puis la dernière demi-heure n'est pas ratée de mon point de vue, elle était sans doute nécessaire du point de vue « étude du couple » : le rêve correspond à l'adultère aux phantasmes, tandis qu'avec le réveil c'est la prise de conscience et en quelque sorte le pardon avant l'espoir de continuer. Mais si ça marche point de vue étude du couple, ça ne marche pas point de vue rêve... Et puis je pense qu'on retrouve dans cette dernière partie une fois de plus selon moi l'effet miroir. Cruise refait les mêmes trajets mais en sens inverse et avec plus de « conscience » : le marchand de costumes, l'hôtel, la fille de la femme décédée, Sydney Pollack...
C'est marrant que mon délire se rapproche de ce que tu pensais, finalement on a presque pensé la même chose mais je ne m'en rendais pas compte ! Enfin c'est surtout le fait que Kidman rêvait ça qui me semblait passionnant. Blue Velvet je suis d'accord avec ce que tu dis, mes souvenirs sont un peu trop vagues pour préciser, mais c'est vraiment ce que j'avais ressenti : Hitchcockien en apparence et puis ça se transforme en Lynch ! Mais les thèmes de Hitch sont bien présents à la base. Le voyeurisme me semblait néanmoins très important mais ça fait trop longtemps ! Alors la dernière phrase les hypothèses continuent lol ! Celle du Nouvel Obs me plaît moins même si elle est bien pensée. Cela ressemble à l'idée de conclure ironiquement tous ses travaux, mais par ailleurs je ne suis pas sûr que Kubrick aie tenté de comprendre le couple avant ça. Vainement c'est sûr mais y a-t-il vraiment eu des tentatives de compréhensions ? Enfin perso je préfère l'idée de l'espoir et l'ironie pour faire valser tous ses longs travaux !
Scorsesejunior54 : Eyes Wide Shut et c'est mon grand regret casse un peu l'imaginaire du spectateur dans sa dernière demi-heure. Peut-être cependant que la scène d'orgie m'aurait quoiqu'il arrive trop marqué pour savourer la fin à sa juste valeur mais il y a une rupture trop brusque qui m'a empêché de moi-même redescendre sur terre. Là, c'est Kubrick qui m'a un peu forcé la main et trop tôt je pense...
Malgré tout, il était certainement nécessaire comme tu le dis d'emprunter cette voie afin de garder une certaine logique à propos du ton du film et surtout ce qu'il explore, à savoir au-delà du rêve le couple. Il fallait ne pas se perdre non plus et je pense que SK a voulu jusqu'au bout se rattacher à son fil conducteur dans l'optique de ne pas prendre le trop gros risque de lâcher son public en cours de route...
Avec le recul, je pense que l'on peut également percevoir le discours de Pollack comme celui d'un vieil homme cynique (Kubrick) qui traite en dérision son travail. En l'expliquant aussi clairement, il s'amuse avec les vieux clichés type âge d'or d'Hollywood où tout devait être clairement défini. Regarde la fin de « Psychose » avec le médecin qui « rationalise » le malaise, il n'y en avait pas besoin mais pour le public de l'époque (celui de masse), il faut croire que c'était vital. Bref, je vais au bout de mon idée et me demande si ce n'est pas un peu une manière qu'à Kubrick de nous dire (je caricature) : « bon allez, tout ce cirque, c'est fini. J'ai terminé mon oeuvre, ne venez plus m'embêter, si vous voulez des éléments de réponse c'est là et maintenant tout le monde chez soi ! ». J'exagère mais je le sens un peu comme ça... Qu'en penses-tu ? Oui, on retrouve tous les éléments à la fin, la boucle est bouclée, Kubrick a fini, il revisite une dernière fois la faune peuplant son imaginaire. Ca va à mon avis plus loin encore que le traditionnel effet miroir. La remarque du Nouvel Obs est peut-être à revoir notamment de par l'insistance sur l'analyse du couple (quoique Kubrick a plus ou moins explicitement toujours traité des relations hommes-femmes, que ce soit dans Lolita, Barry Lyndon, Orange Mécanique avec les viols, Shining désintégration claire et nette...) mais la conclusion se rattache à mon point de vue : ironie suite à une prise de conscience. Finalement, Eyes Wide Shut ne serait-il pas le dernier voyage de Kubrick tout simplement ?
Keating : Je suis d'accord, nous fait rêver et nous réveille pour la dernière demi-heure c'est un peu dommage. Je reste cependant convaincu que c'était nécessaire même si ça gâche l'imaginaire du spectateur. Je pense que ce qui permet à une oeuvre d'être au-dessus des autres, c'est en partie la co-créativité qu'il y a entre l'artiste et le spectateur (ou lecteur , auditeur...). Chaque spectateur voit le film différemment et la dernière partie gâche cela en expliquant. A ce niveau-là, je suis d'accord. Néanmoins l'étude du couple m'a paru plus importante que le rêve et le réveil était obligatoire pour que ce thème soit parfaitement analysé par SK . Le discours de Pollack qui méprise son travail comme métaphore de Kubrick lui-même j'y avais jamais pensé mais ça tient la route. Je vois tout à fait ce que tu veux dire mais j'ai du mal à croire que Kubrick aie raisonné comme cela. C'est vrai que c'était un artiste maudit qui voulait pourtant être aimé du public, il a même adapté un classique de la littérature pour les retrouver (« Shining ») mais en vain. Mais de là à créer volontairement une dernière demi-heure « inutile » juste pour eux, j'y crois pas. Il devait avoir des raisons de terminer le film comme ça. Et puis il n'avait plus rien à prouver à personne, il ne pensait sûrement pas à faire un film « grand public ». Je m'explique : on pourrait croire qu'il ait fait cette dernière partie pour plaire à plus de monde, pour faire du box office... Ca m'étonnerait. Il n'a jamais donné de réponse pour 2001, alors pourquoi changer d'avis sur EWS ? Cela va plus loin que l'effet miroir sans doute même si ça fonctionne moins que sur Orange la remarque du Nouvel Obs et le couple chez Kubrick je comprends mieux. Ce qui m'a marqué surtout c'est le rôle de la femme. Nicole Kidman est je pense la seule femme de l'oeuvre Kubrickienne que le réalisateur regarde avec affection. J'ai souvent vu du mépris de la part de Stanley par rapport aux femmes dans ses autres films : Orange et les viols c'est explicite, Docteur Folamour juste un objet (la copine de Mandrake au début), Barry je me rappelle plus bien mais il me semble que ça allait dans le même sens, même 2001 la seule femme est une serveuse dans le vaisseau !
Mais l'ironie du thème du couple ça tient la route c'est vrai.

Scorsesejunior54 : Alors, juste pour conclure cet article sans pour autant mettre un terme à notre discussion, je souhaiterais juste revenir très synthétiquement sur deux points. Tout d’abord, celui de la fin car je me suis peut-être mal exprimé. Expliquer de cette manière son film ne me semble pas un moyen de faire une quelconque rentabilité au box-office, ce serait plutôt avec une certaine moquerie et désinvolture vis-à-vis de ceux qui aiment le cinéma convenu, une manière de dire « je n’aime pas ça, je l’ai évité durant deux heures mais comme c’est la dernière fois que je réalise, je vais t’en donner de la daube, comme ça tu seras content ». Je ne sais pas si tu vois le ton que je ressens, c’est assez difficile à exprimer, une sorte de mépris (je pense que c’est ce qui convient le mieux) à l’égard des masses…
Ensuite, concernant le rôle de la femme, je ne suis pas sûr qu’il aie toujours été manifesté de mépris que nous évoquons justement. « Lolita » brosse un portrait féminin relativement fin et se moque plutôt du comportement puéril de James Mason. Folamour est une farce et attaque à mon avis par le protagoniste dont tu parles la mysoginie présente dans l’armée. Quand à Orange Mécanique, c’est plus dans la façon dont les femmes sont perçues et risquent d’être perçues dans la société moderne. Barry Lyndon, la Lady n’a qu’un rôle secondaire et la place qu’il lui est accordée est essentiellement visuelle : elle ressort du cadre physiquement sans être pour autant réellement présente psychologiquement. La manière dont Barry les utilise là encore témoigne de l’image que les hommes ont d’elles. Dans l’Ultime Razzia et Le Baiser du Tueur, on est dans le schéma femme fatale assez classique. Quand à Shining, c’est juste un personnage qui subit la folie de son entourage. Je ne vais pas refaire toute la filmo non plus mais dans l’ensemble, je pense que Kubrick s’est surtout intéressé à la façon dont les femmes étaient perçues plutôt que d’en livrer une vision personnelle…
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Eyes Wide Shut
Titre original : Eyes Wide Shut
Nationalité : Américaine
Année de production : 1999
Durée : 2 heures et 39 minutes
Réalisateur : Stanley Kubrick
Interprètes : Tom Cruise, Nicole Kidman, Sidney Pollack...








